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C’est une œuvre dont nous ne savons rien

  • Photo du rédacteur: Camille Bourg
    Camille Bourg
  • 25 juin 2025
  • 4 min de lecture

C’est une œuvre dont nous ne savons rien, sinon que c’est une peinture qui date de 1906.


Toute en longueur, elle s’impose d’abord par l’harmonie de ses couleurs : violets, oranges, taupes, verts et gris, une gros nuage bordeaux et tout autour, un épais tapis de blancs et de bleus, comme une plage à contre-jour avec au large les derniers feux de l’astre rayonnant. Ou seraient-ce les premiers ? C’est impossible à dire : nous sommes à la seconde exacte, au point de parfait équilibre entre le jour et la nuit. Tout peut basculer dans un sens comme dans l’autre, jour-nuit, chaud-froid, vie-mort.


Au centre du tableau, le Christ-horizon gît sur un lit funéraire. Il est presque nu, les soldats ont tout pris. Les contours de son visage encore dans l’ombre se détachent avec force de la lumière irradiant derrière lui. Chant nuptial des contrastes, des contraires prêts à faire un.


Son corps, légèrement de biais, laisse voir d’affreuses plaies rouges et noires sur les mains et les pieds. Il a succombé au supplice, des clous au fond des os. Il y a quelques heures, après sa mort, sa mère, Jean et les autres l’ont descendu de la croix, pour le mettre à l’abri des vautours et de la chaleur, dans la fraîcheur d’un tombeau neuf que l’un d’eux avait acheté. Ainsi, ils pourraient revenir à l’issue du sabbat lui rendre les honneurs avec lesquels on soigne habituellement les morts, baumes, prières, parfums… Il faut dire qu’ils étaient épuisés, tous accablés de douleur. Ce n’est pas plus mal qu’ils aient pu rentrer.


Derrière eux, ils ont roulé la pierre qui scelle le tombeau, abandonnant le fils de l’une, l’âme sœur de l’autre, l’espoir de presque tous. Ils ignorent encore que, dans le secret de cette grotte, Jésus n’est pas seul. Tout autour de lui, des anges le veillent, le pleurent, l’embrassent. Êtres spirituels, ils ont franchi les murs du sépulcre et inventent sous nos yeux l’office du Samedi saint.


Un premier, nous tournant le dos, se prosterne au pied du lit funéraire. Autour de lui, une profusion de lys offerts au défunt. Ses vastes ailes s’étendent de chaque côté du tableau dont elles redoublent le cadre, bancs de sable clair dans la nuit.


À sa gauche, au chevet du Christ, se tient un deuxième ange qui lui nous fait face. La tête inclinée tendrement vers la couronne d’épines qu’il tient sur ses genoux, il semble sourire. De sa poitrine, à la hauteur du cœur, jaillit une lumière blanche qui nimbe délicatement son visage et ses mains. Ses longues ailes retombent avec souplesse sur le sol. Abandon, recueillement.


De l’autre côté de la dépouille, nous apercevons encore deux anges. Le premier semble regarder fixement vers le mort, le second tient sa tête entre ses mains. La même lumière émane de leur cœur comme une veilleuse.


Enfin, à leur droite, un dernier ange nous apparaît avec précision, incliné aux pieds du gisant qu’il embrasse. De son cœur aussi jaillit cette lumière, doublée cette fois-ci d’un cercle d’or qui souligne la beauté de son geste. Au-dessus et derrière lui, orbes, halos, étranges signes lumineux.


Ces anges dont les visages se dérobent à notre regard, à peine ébauchés, sont pourtant bien présents. Purs esprits que la peinture permet de signifier, ils inspirent compassion et dignité, ampleur et majesté. La délicatesse de l’artiste permet de conserver l’intégrité de leur mystère. Ordonnés autour de l’astre des astres, ils incarnent l’harmonie du ciel. Dans le silence du tableau, nous devinons les accords de leurs chants, louange sans fin à Celui dont ils sont le reflet, partiel mais infaillible. Ô saints anges, onctions que les hommes n’ont pu offrir à l’être aimé, lueurs annonçant le Jour qui se lèvera bientôt.



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Attribué à Vlaho Bukovac

Titre inconnu (le Christ au tombeau veillé par des anges)

Vers 1906



Quant à nous, nous gisons nous aussi blessés par le monde, mis à mort même, nos blessures grandes ouvertes derrière une porte close. Si nous avons reçu la vie du baptême, vie du Ressuscité dont ce tableau évoque la permanence et la clarté, il nous reste encore à la laisser pleinement entrer, couler, briller en nous. Il nous reste encore à nous lever.


Les jours et les nuits qui nous séparent du premier sacrement ont été comme une longue convalescence, des rebonds incessants entre la vie et la mort. Deux regards s’affrontaient en moi. Ou plutôt, un regard sans merci déclarait à chaque instant la guerre à l’autre, timide et faible celui-là, mais capable d’amour. Ces regards sont comme les deux maîtres de l’Évangile que l’on ne peut servir en même temps. Ils s’annulent l’un-l’autre, et nous devons toujours choisir l’un ou l’autre. Malgré l’éclat dont le second auréolait chaque chose, malgré les brèches ouvertes à ma demande, les signes reçus et les appels reçus, malgré tout cela donc je confesse avoir passé beaucoup de temps à servir le premier.


Guerre, deuil, regret, mensonge, violence et désordre, l’égoïsme aussi et la peur, tout ce à quoi nous avions été repris m’emportait. J’allais succomber vraiment lorsqu’un ange ou un ami a frappé à ma porte. « N’as-tu pas oublié cette lueur ? Regarde… Un autre me l’a apportée, autrefois. »


Et maintenant, nous voici sur ce point où se tiennent de manière égale tous les possibles : tombeau, plage, voûte étoilée.





Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance… (Deutéronome, 30, 19).



Seigneur, fortifie nos corps à bout de force. Pardonne nos hésitations, nos manquements à l’amour. Permets-nous de consentir à tout et de croire plus que tout. Alors devant l’étendue de Ta grâce, nous quitterons ces lits de mort, et nous vivrons enfin cette aube, la première.



Le 24 juin 2025

en la fête de la nativité

de saint Jean Baptiste


 
 

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